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Dominique Berod : « Travailler ensemble et réfléchir autrement »

Dominique Berod, en charge de la division du monitoring du système terrestre à l’Organisation météorologique mondiale (OMM) vient de rejoindre le Comité des fleuves d’IAGF. Il nous détaille le rôle clé de son organisation, qui vient de célébrer ses 70 ans, au sein du réseau onusien de l’eau et pour les 190 pays membres. Surtout, il expose les raisons du tout nouveau partenariat noué avec IAGF.

 

Quel est le rôle de l’OMM au sein des instances onusiennes consacrées à l’eau ?

L’OMM est l’une des plus anciennes organisations internationales. Historiquement, sa fondation remonte à la fin du XIXe siècle et elle existe depuis 70 ans en tant qu’agence onusienne. Sa création est née de la nécessité d’échanger des informations et des données météorologiques entre pays, pour des raisons pratiques, comme l’organisation de la navigation. Aujourd’hui, l’OMM couvre un champ plus vaste. Ses trois piliers sont la météorologie, l’hydrologie et la climatologie.

Au sein de l’ONU, 33 instances agissent dans des domaines relatifs à l’eau : par exemple, la FAO s’intéresse à la question de l’eau pour son usage en agriculture ; l’Unesco aborde la question d’un angle scientifique ; l’Unicef traite de l’accès à l’eau pour les populations. Tous ces organismes sont actifs dans le domaine général de la gestion de l’eau, en terme de quantité et de qualité.

L’OMM pour sa part intervient en amont dans le domaine de l’hydrologie opérationnelle. Elle adopte une approche de technicien, d’ingénieur pour élaborer des systèmes d’information sur l’eau et des modèles hydrologiques, afin d’aider les pays membres à mettre en place des programmes très concrets, comme des systèmes d’alerte pour les crues ou les tsunamis…

Enfin, toutes ces instances onusiennes collaborent pour aider à atteindre l’Objectif n° 6 de la feuille de route 2030 des Objectifs de Développement Durable établie par l’ONU : une eau propre et accessible pour tous. L’ONU-Eau facilite les bonnes relations et les synergies entre ces différentes agences.

Votre organisation vient de se doter d’une nouvelle stratégie à 10 ans pour mieux accompagner les pays dans l’adaptation aux impacts du dérèglement climatique et aux phénomènes extrêmes. En quoi les données et services hydrologiques sont-ils indispensables pour une meilleure gestion de l’eau et la bonne santé des fleuves ?

Les données sont indispensables pour comprendre et quantifier des phénomènes complexes et interconnectés, comme les courants dans le Pacifique par exemple, qui vont avoir des répercussions sur l’évolution du temps dans d’autres parties du monde. Or, dans certains pays, ces données ne sont pas disponibles ou sont payantes, ce qui restreint leur accès.

Autre exemple : les fleuves ont comme limite naturelle le bassin-versant, qui ne correspond souvent pas aux frontières politiques. Or, il est souvent opportun de procéder au partage de la ressource entre les pays situés en amont et en aval du fleuve, et pour cela, il faut pouvoir mesurer ce que l’on doit partager. De nouveau, dans ce cas, l’accès aux données est essentiel. Les données recouvrent en fait beaucoup d’enjeux, techniques, politiques mais aussi souvent commerciaux. Un opérateur d’une centrale de production hydroélectrique peut être réticent à partager ses données car elles font partie de sa stratégie opérationnelle.

Notre premier niveau d’intervention est bien sûr l’appui technique aux pays. Mais le deuxième volet, au moins aussi important, porte sur la politique  :  des données : afin d’assurer des services vitaux comme les prévisions hydrométéorologiques et les perspectives climatiques, l’OMM vise à permettre un accès global aux données. Nous estimons que les données elles-mêmes doivent disponibles pour tout utilisateur à très peu de frais, les producteurs de données pouvant mettre en place un système payant pour des produits valorisant les données de base,. Plus largement, l’OMM souhaiterait que les données essentielles à la sauvegarde de la population soient prioritairement ouverts au partage, comme la vitesse du vent, la pression atmosphérique, certaines données satellitaires, pour les éléments météorologiques. Pour les fleuves, le débit et la hauteur d’eau par exemple sont des données essentielles qui devraient aussi être accessibles. Il y a déjà bien des pays qui ont adopté une telle politique d’ouverture des données, et notre monde bénéficierait d’un partage plus généralisé.

Le partage des données est donc tout aussi essentiel que leur production ! Comment mettez-vous en œuvre cette coopération internationale, notamment pour les fleuves ?

Notre troisième volet d’action touche à la communication des bonnes pratiques et un plaidoyer argumentaire qui démontre les bénéfices de la coopération avec les autres pays membres. L’OMM n’a pas vocation à dicter leur conduite aux pays, mais à mettre à leur disposition les meilleurs outils pour atteindre leurs objectifs. Il est important de partager les bonnes pratiques et de bien faire comprendre les enjeux afin que, d’eux-mêmes, les pays s’engagent dans les projets en bonne coopération. Cela vaut autant pour l’adoption et la mise en place d’outils et de services – réseau de mesures hydrologiques, outils de prévision – que leur exploitation et le partage de la donnée. De tels projets doivent être montés en co-construction. Si les gens sont motivés, s’ils comprennent, ils vont investir et entretenir les outils car ces projets leur paraîtront alors comme précieux. Un projet bien compris s’inscrira dans le temps. Un projet peu ou mal compris ne survivra que tant que ses promoteurs sont en place et il y a bien des chances que les résultats tombent à l’eau à la première panne d’équipement.

Nous avons un rôle d’ingénieur, mais il nous appartient aussi de mettre ensemble les gens. Sans quoi, la technique ne servira pas bien longtemps.

The Amazone. Wikimedia Commons.

Pour ce qui concerne les fleuves plus spécifiquement, dans la plupart des grands bassins-versants, l’Amazone, le Congo, le Niger ou encore le Danube parmi d’autres, des organisations de bassin coordonnent les activités. Une tâche importante de l’OMM consiste à appuyer ces acteurs à organiser le monitoring du cycle hydrologique. Cela fait partie du premier volet des missions de l’OMM mentionné auparavant : appuyer les pays membres de l’OMM et leurs partenaires dans la planification, l’implémentation et l’opération de réseaux de stations de mesures qui soient efficaces et durables, grâceà des solutions techniques et innovantes pour disposer d’instruments de mesures fiables et pérennes et s’assurer de l’interopérabilité des systèmes déployés sur les différents terrains.

Enfin, on mesure l’eau des fleuves dans un bassin, mais il conviendrait de comptabiliser également l’« eau virtuelle » au niveau mondial, celle qui est extraite et utilisée pour produire des biens qui seront exportés hors du pays où ils sont produits : les fleurs au Kenya, les vêtements au Bangladesh… C’est une position personnelle qui s’appuie sur des principes éthiques, mais il me semble qu’on devrait pouvoir connaître l’empreinte eau d’un produit, comme on mesure son empreinte carbone… On s’apercevrait alors que les produits dont la fabrication consomme une grande quantité d’eau sont fabriqués dans les pays les moins riches en eau (en terme de quantité ou de qualité), et exportés vers des pays qui ne connaissent pas de problème de pénurie d’eau, et devrait appeler à une responsabilité globale…

 

 

L’OMM et IAGF engagent en 2021 un partenariat par la signature d’un mémorandum d’entente pour les 4 prochaines années. Quelle complémentarité voyez-vous entre les deux structures ?

Le partenariat avec IAGF va nous permettre de nous rapprocher des utilisateurs, de répondre à la question : de quoi avez-vous besoin ? Cette démarche nous permet de revenir aux fondamentaux, d’entamer un dialogue qui nous permet d’agir en amont, en comprenant mieux les besoins du terrain.

IAGF propose une approche du fleuve comme un tout, un organisme vivant qui bouge ; pas seulement de l’eau qui coule ou une infrastructure qui peut être utilisée pour tel ou tel usage. Cela nous invite tous à réfléchir autrement.

Cette collaboration permet d’apporter davantage de confiance entre les différents partenaires, un meilleur dialogue entre les différentes communautés. On parle beaucoup des conflits autour de l’eau, mais il y a en réalité davantage de traités de paix grâce à l’eau, que de guerres à cause de l’eau.

De son côté, l’OMM aidera à créer des espaces pour construire des solutions. Ce rapprochement peut participer ainsi à résoudre ce qui apparaît comme conflictuel, lorsque les différents usages, hydroélectricité, navigation, écosystèmes, loisirs, semblent être en concurrence. Avec des relations basées sur la confiance et le dialogue, il est possible de trouver des solutions où, avec un peu de compromis de part et d’autre, chacun sort gagnant.

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