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Interview de Runa Khan, Fondatrice de l'ONG Friendship

Friendship est une organisation non gouvernementale à but non lucratif fondée par Runa Khan au Bangladesh en 2002. Elle intervient dans les îles chars et sur les rives des fleuves du nord du Bangladesh, sur la ceinture côtière du sud et dans les camps de réfugiés Rohingyas à Ukhia. Elle vise à rendre les populations autonomes grâce à une approche de développement durable et intégrée.

Elle a débuté en proposant des services de santé sur un hôpital flottant et mène aujourd’hui de nombreux autres projets dans les domaines de la santé, de l’éducation, de la bonne gouvernance et du développement économique durable grâce à ses 5 000 employés, dont une partie intervient au cœur des communautés.

Elle est basée à Dhaka, la capitale du Bangladesh, et dispose d’un réseau d’organisations de soutien dans plusieurs pays européens appelé Friendship International.


Runa Khan, PDG et fondatrice de Friendship, a accueilli l’équipe d’IAGF lors du voyage qu’elle a effectué au Bangladesh en octobre. Ce fut l’occasion pour Erik Orsenna, notre président, de partager ses réflexions concernant l’état des deltas dans le monde et pour l’équipe d’experts d’IAGF de découvrir les actions de terrain de Friendship et d’envisager de potentiels partenariats. Mme Khan nous a accordé une interview pour nous parler de la situation actuelle de son pays, des projets en cours et futurs.

Comment décririez-vous la situation actuelle au Bangladesh d’un point de vue social et environnemental ?

Permettez-moi de vous donne quelques éléments de contexte avant de répondre à votre question : nous avons ici au Bangladesh certains des plus grands fleuves du monde. Le fleuve Brahmapoutre peut couler à une vitesse comprise entre 12 et 14 nœuds dans certaines zones et atteindre 30 km de large à certains endroits : la ville de Paris pourrait tenir entre ses rives. Nous sommes l’un des pays du monde les plus exposés aux catastrophes naturelles telles que les inondations, les tempêtes tropicales ou les cyclones. Les communautés qui vivent au bord des fleuves et sur les îles Chars sont confrontées à de nombreux défis : elles représentent 40 à 60 % de la population.Friendship travaille avec ces communautés depuis 22 ans et nous voyons clairement l’impact du changement climatique. Les choses ont énormément changé dans notre pays au cours des 20 dernières années. Nous avons par exemple des écoles mobiles dans les zones inondables, que nous pouvons démonter : entre 2006 et 2012, nous déplacions une école tous les deux ou trois ans. Entre 2012 et 2018, nous avons déménagé une école par an. Et en 2021, nous avons déménagé plus de huit écoles.D’un point de vue social, le Bangladesh est un petit pays : il fait la moitié d’un État indien. C’était autrefois le Bengale, puis c’est devenu le Pakistan oriental, avant de devenir indépendant en 1971. Malgré toutes les turbulences politiques et la corruption, nous nous en sommes bien sortis et espérons devenir un pays à revenu moyen. La population est incroyablement courageuse et résiliente. Elle a l’habitude de faire avec les moyens du bord. Les aides qu’a reçues le Bangladesh ont été nombreuses et ce qui est destiné à la population a été utilisé à bon escient. Même dans ces régions du monde les plus touchées, dans les îles Chars et la ceinture côtière, les gens ont compris qu’ils avaient besoin d’étudier et de devenir autonomes.

Les fleuves sont aussi importants pour les habitants du Bangladesh

que les veines pour le corps humain. – Runa Khan

Pouvez-vous nous parler des programmes que mène Friendship actuellement au Bangladesh ?

Les populations vivant le long du fleuve sont les plus pauvres et les plus touchées par le changement climatique. Les ultra-pauvres ont besoin de tout. Nous avons dû faire preuve d’agilité et d’innovation dans notre travail au cours des 22 dernières années. Nous avons pris plusieurs engagements envers les communautés que nous servons. Par exemple, nous avions besoin de leur fournir des services de santé de proximité. Nous avons commencé avec des hôpitaux flottants sur le Brahmapoutre, où nous proposons des interventions chirurgicales. Nous construisons également des cliniques satellites pour fournir des soins de santé aux communautés isolées.Nous parvenons désormais à déplacer progressivement nos cliniques satellites une fois que les gens ont acquis les connaissances et compétences nécessaires pour gérer leur santé. Les villageois disposent d’une application mobile qui leur permet de nous joindre : ils savent où aller pour chercher des services de santé. Tout cela fait partie de notre approche intégrée. Nous avons avec nous des personnes qui œuvrent au plus près des communautés. Ces femmes sont formées pour prodiguer les soins de santé primaires. Notre manuel de formation est accrédité par le gouvernement et nous avons également des modalités commerciales : ces salariées formées à la santé peuvent obtenir un diplôme ou une accréditation et aller gagner de l’argent sur une autre île une fois leur travail terminé.La situation s’est également beaucoup améliorée en ce qui concerne l’éducation. Nous disposons désormais de 48 écoles, de la primaire au lycée. Les jeunes vont à l’université. Lorsqu’un groupe de jeunes arrive au niveau lycée, leur exemple est une source d’inspiration et d’autres jeunes commencent à exiger de bénéficier de ces services de la part du gouvernement. Nous avons travaillé avec les écoles publiques au sein des communautés : nous les aidons à localiser les enfants et à convaincre les parents que leurs enfants ne devraient pas travailler mais plutôt aller à l’école. C’est tout un système qui bénéficie ainsi d’un coup de jeune, cela fonctionne en synergie.

Friendship vient au service de 7,5 millions de personnes au Bangladesh

chaque année avec son modèle holistique.

L’un des engagements de Friendship est l’autonomisation. Comment parvenez-vous à responsabiliser les communautés que vous servez ?

Je ne crois pas au fait de passer d’un projet à l’autre. Les gens ont besoin de temps pour intégrer les changements. Il faut passer du temps avec eux, vivre à leurs côtés. Lorsque vous travaillez avec des communautés qui n’ont rien, vous devez comprendre quel est le type d’aide qu’il est pertinent de leur apporter, de quelle manière et à quel moment. C’est la seule façon pour eux de s’approprier cette aide et de la rendre durable.Une fois qu’ils sont en bonne santé, une fois que leurs enfants peuvent aller à l’école, une fois qu’ils peuvent vivre de l’agriculture ou de la pêche grâce aux microcrédits que nous leur accordons, alors ils sont en mesure de s’autonomiser. Il faut d’abord apaiser leurs souffrances. Une fois que cela est fait, il en faut peu pour que l’autonomisation voit le jour. Nous avons commencé ce travail de responsabilisation et d’autonomisation il y a 12 ans. Nous avons un programme appelé « Citoyenneté inclusive » pour aider les communautés à avoir connaissance de leurs droits. Nous disposons d’assistantes juridiques dans tout le pays : elles sont là pour répondre aux questions des membres d’une communauté.L’autonomisation est un aspect essentiel pour le développement : ainsi, la population ne se retrouve pas sans rien quand on n’est plus là. Mais cela doit arriver à un moment où les gens ne souffrent pas, où ils ont de la nourriture dans l’estomac, où ils ont de l’espoir. Nous avons fait de grands progrès. Cependant, avec 171 millions d’habitants dans ce pays, dont 40 % vivent dans la pauvreté, il reste encore beaucoup à faire chaque jour pour leur offrir un avenir durable.

Le développement, ce n’est pas sorcier : cela consiste à faire preuve d’empathie et d’humanité. -Runa Khan

Qu’avez-vous pensé de la visite d’IAGF au Bangladesh ? Que va-t-elle donner en termes de projets communs ou de partenariats ?

Le Bangladesh dispose de nombreuses institutions fortes en matière de gestion et de contrôle des fleuves, mais elles travaillent en vase clos. Cela entraîne des souffrances pour la population Lorsqu’une alerte de crue est émise à l’échelle nationale, par exemple, l’information n’atteint pas les îles isolées. Les gens ne savent pas quelle sera l’ampleur des inondations et s’ils doivent se déplacer vers le continent ou attendre d’être emportés. Ce n’est pas facile pour eux de se déplacer : il n’y a pas de bateaux sur ces îles. Avec IAGF, nous avons de nombreux projets que nous souhaiterions mener en commun. Pour commencer, nous aimerions trouver un moyen de synchroniser les messages d’avertissement.Nous envisageons également d’aller de l’avant en matière d’hydrodiplomatie. Le gouvernement français souhaite voir quel type de travail transfrontalier peut être réalisé en Asie du Sud-Est. Nos fleuves prennent leur source en Inde, en Chine ou au Népal. Nous avons conclu de nombreux accords avec l’Inde, mais ils ne fonctionnent pas. IAGF et Friendship pourraient former une équipe pour faire avancer ce sujet. Lorsque nous sommes appelés à la table pour discuter de ces problèmes, notre présence est pertinente car nous connaissons la réalité de ce qui se passe sur le terrain, au sein de ces communautés, jour après jour. Nous vivons avec elles depuis 22 ans. Nous pouvons porter leurs voix.

Vous arrive-t-il de ressentir du désespoir face à la situation au Bangladesh ?

Je suis très heureuse de pouvoir agir à mon niveau. Je ne risque pas de m’en lasser. J’agis au mieux de mes capacités. Je fais de mon mieux ! Je suis désespérée lorsque je suis témoin d’une situation difficile et que je ne peux rien y faire, comme c’est le cas à Gaza, où les habitants sont dans un tel état de souffrance. Ce qui compte, c’est que chacun commence à agir là où il le peut. J’aimerais terminer en parlant des valeurs. Quel que soit le travail que nous accomplissons, nous devons toujours garder à l’esprit les valeurs de l’organisation : respect, dignité, compassion.

 

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