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Anoulak Kittikhoun : « Les sciences et technologies hydrauliques doivent s’accompagner d’outils et de compétences diplomatiques »

 

Interview d’Anoulak Kittikhoun,

Responsable de la stratégie et des partenariats au Secrétariat de la Mekong River Commission (MRC) et nouveau membre d’IAGF

 

 

Quelle est la situation hydrologique actuelle du bassin du Mékong ? La région a connu deux années de forte sécheresse. Quels sont les enjeux ?

Pour la deuxième année consécutive, le débit du bassin inférieur du Mékong connaît une chute record. Comme indiqué dans notre rapport de situation concernant la période de janvier à juillet, cette sécheresse s’explique par de multiples facteurs, notamment des précipitations anormalement réduites, liées au phénomène météorologique El Niño ; un débit faible qui dure depuis 2019 ; et des apports dérisoires en provenance des affluents. Ces étiages ont entraîné « l’extrême sécheresse » du lac Tonle Sap, le plus grand et le plus productif des lacs intérieurs d’Asie du Sud-Est, dont le flux inversé a enregistré son niveau le plus bas depuis 1997. Cette situation pourrait avoir un impact sur la pêche et la productivité de l’irrigation.

Le bassin du Mékong en bref

  • 4 350 km de longueur dont près de la moitié en Chine où il prend sa source dans la chaîne de l’Himalaya
  • 6 pays traversés : Chine, Birmanie, Laos, Thaïlande, Cambodge, Vietnam
  • Un bassin-versant de 795 000 km2
  • 250 millions de personnes dépendent du fleuve pour leur alimentation, le transport et l’énergie
  • Une zone de biodiversité très riche : 20 000 espèces de plantes, 430 espèces de mammifères, 1 200 espèces d’oiseaux, 800 espèces de reptiles et d’amphibiens et 850 espèces de poissons
  • Des enjeux-clés : urbanisation, pression démographique, aménagements hydroélectriques, impacts du changement climatique pèsent sur l’avenir du fleuve et son delta.

Qu’a fait la Commission du Mékong (MRC) pour remédier à cette situation et quelle stratégie envisagez-vous de mettre en œuvre pour faire face au changement climatique ?

La MRC a procédé à la surveillance régulière des fleuves et mis en place des dispositifs de prévisions du débit et des niveaux d’eau ; elle a ainsi fourni de manière proactive des informations, des analyses et des recommandations aux pays membres. La MRC a également adopté la Stratégie régionale de gestion des épisodes de sécheresse, Regional Drought Management Strategy, dont l’objectif est d’aider les pays à mieux se préparer et à mieux réagir face à la sécheresse. Une Stratégie d’adaptation au changement climatique et un Plan d’action du Mékong sont en cours d’élaboration. Dans la nouvelle Stratégie de développement du bassin 2021-2030 publiée il y a peu, les pays ont convenu d’évaluer de nouvelles possibilités de stockage, naturel ou artificiel, afin de gérer efficacement les épisodes d’inondation et de sécheresse, et de coordonner la gestion des infrastructures hydrauliques.

 

La MRC a-t-elle déjà évalué les impacts environnementaux transfrontaliers des principaux barrages en amont sur le Bas Mékong ?

La MRC a réalisé un certain nombre d’études importantes concernant l’impact potentiel, positif comme négatif des barrages sur le courant principal et les affluents. Le bassin inférieur du Mékong pourrait tirer d’importants avantages économiques du développement de l’hydroélectricité. Celui-ci permettrait également de créer des synergies avec d’autres secteurs liés à l’eau, notamment : en développant l’irrigation, essentielle à la sécurité alimentaire ; en fournissant un accès à l’électricité, indispensable à la réduction de la pauvreté ; en favorisant la navigation, gage de l’amélioration du commerce régional ; et en offrant une meilleure gestion des inondations et des mesures d’aide en cas de sécheresse, autant d’éléments clés de l’adaptation au changement climatique. Mais ces barrages pourraient également avoir des conséquences néfastes sur la pêche, le transport des sédiments et la connectivité écologique. Ces différents points seront abordés dans la nouvelle Stratégie de développement durable. Cette dernière insiste sur la nécessité d’une planification régionale plus proactive, autour de nouveaux projets conjoints et nationaux qui augmenteraient les bénéfices nationaux et régionaux, tout en réduisant les coûts et en garantissant la sécurité de l’eau.

En octobre 2020, la Chine et la Commission du Mékong ont signé un accord visant à partager les données hydrologiques et à mieux surveiller les événements climatiques extrêmes. Cet accord représente-t-il une étape importante pour la coopération avec la Chine ?

L’accord de partage ininterrompu des données est un tournant historique dans la coopération entre la MRC et la Chine. Un précédent accord prévoyait un partage de données limité aux saisons d’inondations de ces 18 dernières années. Ce nouvel engagement permettra d’améliorer la surveillance du fleuve et les prévisions d’inondations et de sécheresses dans les pays riverains du Mékong.

 

La MRC fournit un cadre procédural de coopération pour la gestion du bassin. La diplomatie de l’eau est un élément clé afin d’éviter les conflits entre les États riverains du bassin du Mékong. Vous venez de publier un livre intitulé The River Basin Organizations in Water Diplomacy (« Les organisations du bassin et la diplomatie de l’eau »). Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est la diplomatie de l’eau et dans quelle mesure le contexte du Mékong est-il comparable aux autres régions d’Asie et du monde ?

 

Lorsque nous engageons des discussions et des négociations sur la façon de développer et de gérer conjointement, et non séparément, les ressources en eau qui traversent plusieurs pays, nous menons une diplomatie de l’eau. Les sciences et technologies hydrauliques doivent s’accompagner d’outils et de compétences diplomatiques. Dans notre nouveau livre intitulé The River Basin Organizations in Water Diplomacy, nous examinons la gestion des tensions et des différends par les organisations de bassins fluviaux et autres, dans divers contextes tels que la Colombie, les Grands Lacs, le Colorado, le Sénégal, le Niger, le Nil, le Congo, la Jordanie, le Helmand, la mer d’Aral, le Mékong, le Danube et le Rhin.

Malgré les difficultés qu’il rencontre, le Mékong a la chance de pouvoir compter sur la MRC agissant comme une plateforme de diplomatie de l’eau raisonnablement efficace pour des pays qui étaient historiquement des nations en guerre ; et tout cela, sans compter les interventions des superpuissances. La MRC a pu mener sa « diplomatie de l’eau » grâce à un certain nombre d’éléments : le cadre juridique clair, l’Accord du Mékong et ses procédures, dans lequel elle opère ; les mécanismes et processus institutionnels légitimes qui rassemblent les pays, engagent les partenaires et les parties prenantes et facilitent les accords ; la vision et la gestion stratégiques du bassin, la stratégie de développement du bassin, qui vont au-delà des intérêts nationaux ; et enfin les directives techniques, par exemple, le Guide de conception préliminaire des barrages principaux, fondées sur la science

 

La Mekong River Commission

Dès 1957, la Thaïlande, le Laos, le Cambodge et le Vietnam se sont regroupés pour fonder la « Commission du Mékong dédiée à l’exploitation du potentiel hydroélectrique de la sous-région du Grand Mékong », sous l’égide de l’ONU. En 1995, ces pays fondateurs créent la Mekong River Commission, grâce à la signature d’un accord de coopération international « pour le développement durable du bassin du Mékong ». Son rôle : assurer une gestion intégrée et concertée de la ressource en eau et des ressources connexes du bassin, pour le bien-être des populations. La Chine et la Birmanie rejoignent la commission en 1996, en qualité d’observateurs.

Vous avez récemment rejoint l’Initiative pour l’avenir des grands fleuves (IAGF). Qu’attendez-vous de l’IAGF et pourquoi est-il important pour vous de contribuer à cette initiative ?

Nous espérons partager l’expérience du Mékong et de la MRC avec les autres membres de l’IAGF, et en même temps, tirer les enseignements des meilleures pratiques d’autres grands bassins et organisations de bassins, à la fois en termes de gestion de l’eau, de développement, de diplomatie et de coopération.

 

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