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Interview avec Runa Khan, fondatrice de l’ONG Friendship et présidente d’honneur de la Fondation “Une Santé Durable pour Tous”

Si l’on veut éviter que des crises systémiques continuent de se produire, c’est sur l’écosystème tout entier qu’il faut agir”

– Runa Khan

Frienship_Paris_2020_10 Runa Khan & William Lebedel

Réunies au sein du Comité des Partenaires stratégiques de la démarche « One sustainable Health Forum », les associations internationales Friendship[1] et IAGF ont      en partage l’ambition d’une relation plus harmonieuse entre les humains et leur environnement. Cette ambition se concentre en premier lieu sur les fleuves, sources de vie et de développement qu’il est impératif de protéger pour la santé de tous. Nous sommes allés à la rencontre de Runa Khan, fondatrice et présidente de Friendship, femme engagée pour l’entreprenariat social au Bangladesh.

Quel rôle jouez-vous au sein de la fondation « Une Santé Durable pour Tous », et de quelle manière ce projet s’articule-t-il avec Friendship Bangladesh ?

Le secrétaire général de la Fondation, Benoît Miribel, connaît bien le travail que nous faisons avec Friendship et m’a offert le poste de présidente d’honneur de la démarche “Une Santé Durable pour Tous”. Il a tout de suite compris le lien entre nos deux structures, et ce lien, c’est la notion de durabilité. Nous partageons plusieurs convictions, la première étant qu’il faut soulager la souffrance des populations les plus vulnérables avant de pouvoir mettre en place la moindre solution de long terme. Il s’agit de s’interroger sur la manière la plus adéquate de fournir des biens ou des services, et d’apporter la bonne réponse au bon moment.

Nous nous rejoignons également sur notre souhait de proposer des solutions globales aux populations concernées. Lorsque j’ai initié le projet Friendship, en 2002, le climat n’était pas un sujet de premier plan comme il peut l’être aujourd’hui. Pourtant, nous avons tout de suite cherché à offrir des solutions qui allient bien-être des populations et préservation de leur environnement, justement pour s’assurer que les réponses que nous proposions étaient viables sur le long terme. C’est également la vision de la fondation “Une Santé Durable pour Tous” : pour permettre aux communautés locales de s’émanciper et de construire un avenir durable, il faut leur proposer des biens et des services compatibles avec leur environnement et leur cadre de vie.

Vous parlez souvent “d’écosystème de santé”. Pensez-vous que seules des réponses globales et une action multisectorielle sont à même de répondre aux crises d’aujourd’hui ?

La pandémie de Covid-19 a rappelé au monde que nous sommes toujours vulnérables face à des crises globales, qui impactent chaque individu dans tous les aspects de sa vie. Notre génération avait oublié cette évidence, les épidémies, les guerres mondiales, les grands épisodes de famines semblaient révolus dans de nombreuses parties du monde. Aujourd’hui, il est devenu indéniable que face à de telles situations de crise, seule une réponse systémique est efficace. Tout est lié, et il faut agir sur l’écosystème tout entier pour éviter que ces crises globales continuent de se produire. On ne peut négliger ni l’éducation, ni la santé, ni l’économie, ni l’émancipation des communautés les plus fragiles si l’on souhaite proposer un futur durable au monde.

 

Au Bangladesh, la crise sanitaire et sociale semble particulièrement liée à la crise environnementale. 62% des terres sont immergées, et les populations seront sûrement forcées à des exodes massifs. Comment une action associative peut-elle appréhender concrètement l’imbrication de ces différents défis ?

High water levels

Il ne peut pas y avoir une réponse unique, il s’agit plutôt de s’adapter aux besoins et à l’environnement de chaque communauté. Les crises climatiques et les vagues de migration n’ont rien de nouveau au Bangladesh, notre population est habituée à s’adapter à de tels défis. C’est l’ampleur du phénomène qui est inédite aujourd’hui : ces exodes climatiques vont concerner 40 à 42 millions de personnes. On ne peut pas combattre la nature, et il ne sera possible de répondre à cette imbrication de défis qu’en concevant des solutions durables d’un point de vue environnemental. La submersion des terres et la déforestation sont les dangers auxquels il est le plus urgent de trouver une solution qui soit respectueuse des populations locales en même temps que de notre écosystème. Pour cela, il est nécessaire d’impliquer les pouvoirs publics, les grandes industries, mais surtout les populations locales.

 

Comment donner les moyens aux communautés locales d’être en première ligne de ces actions ?

Les populations locales sont effectivement en première ligne de nos actions, et elles doivent le rester. Notre rôle, c’est de s’assurer que les biens et les services sont fournis dans les meilleures conditions possibles, qu’ils répondent à des besoins concrets et qu’ils apportent des réponses durables. Nous prenons soin des communautés locales afin qu’elles puissent prendre soin d’elles-mêmes. Pour assurer cette durabilité, il ne s’agit pas seulement d’aider ces communautés, mais aussi de les former afin qu’elles puissent pourvoir elles-mêmes à ces besoins.

Par exemple, notre projet de santé mobile comprend des actions de formation aux premiers soins. Nous apprenons également aux populations auxquelles nous venons en aide à acquérir un savoir-faire technique qui leur permette d’entretenir et de perfectionner les installations que nous mettons en place, comme les stations d’épuration ou les systèmes d’alimentation en eau potable. Il est également important de sensibiliser ces communautés à une connaissance réglementaire et administrative qui les émancipe et les rende plus conscientes de leurs droits. Chaque mois, ce sont 6500 à 7000 personnes que nous formons et qui, à terme, peuvent créer par leurs activités de la richesse et permettre à ces territoires plus enclavés de se développer économiquement.

 

Quel est le rôle des pouvoirs publics en soutien à vos initiatives ?

L’appui des instances politiques et administratives est essentiel. D’abord parce qu’elles ont le pouvoir d’établir des lois qui peuvent faire changer les choses en profondeur et juguler ces situations d’inégalités profondes. Ensuite, elles et nous devons informer les populations de leurs droits et s’assurer qu’elles puissent en bénéficier.

Au Bangladesh, le grand défi est celui de la démographie. Nous avons la population la plus dense du monde, et la montée du niveau de la mer laisse présager des vagues de migrations climatiques, qui seront dramatiques dans une situation démographique telle que la nôtre. Les instances gouvernementales ont donc aussi, à une échelle plus globale, le devoir de limiter les effets du réchauffement climatique, mais surtout de faire prendre conscience aux populations que l’avenir de la planète est entre nos mains à tous.

 

Ces solutions systémiques ne profitent pas seulement aux populations, mais aussi à leur environnement. Au Bangladesh, celui-ci est particulièrement défini par les fleuves. Le pays lui-même est un delta gigantesque où coulent trois fleuves, le Gange, le Brahmapoutre et la Meghna. Au-delà de l’enjeu environnemental majeur que représentent ces fleuves, quelle est leur valeur spirituelle et culturelle ?

Au Bangladesh, l’eau est première, comme le sable peut l’être au Sahara ou la glace en Antarctique. Les fleuves sont la vie et le sang du Bangladesh, ils apportent les joies et les chagrins et font partie de tous nos mythes fondateurs, de notre patrimoine artistique et de nos croyances. Au sein de Friendship, il ne nous a paru évident d’utiliser des bateaux dès le départ de ce projet parce qu’ils sont des moyens de locomotion efficaces ; cela allait de soi car tout passe par les fleuves au Bangladesh. Les fleuves sont au cœur des problématiques sociétales et économiques auxquelles le pays est confronté, et ils doivent être impliqués dans toutes les solutions durables que nous cherchons à mettre en place. L’utilisation des fleuves, leur valorisation ainsi que leur protection, ne sont pas seulement des objectifs, ce sont aussi les conditions de survie pour le Bangladesh.

 

Pourtant, les fleuves représentent aussi un danger pour les populations, Louis Pasteur disait que nous buvons 80% de nos maladies. Comment protéger ce patrimoine naturel tout en protégeant les communautés locales ?

La majeure partie des risques sanitaires ou économiques que les fleuves peuvent générer pour les populations locales sont en fait dérivés de l’action humaine et de l’activité industrielle. Le Brahmapoutre a toujours représenté une cause de désastres naturels dévastateurs, mais ces événements se multiplient et s’amplifient à mesure que les enjeux climatiques s’aggravent. Ces dangers ne sont plus entièrement naturels, ils sont définis par l’activité humaine et c’est sur ce point qu’il faut agir pour protéger à la fois l’écosystème fluvial et les populations. Au nord du pays, les inondations sont fréquentes et causent de graves dommages mais l’eau n’est pas sale et ne met pas en danger les populations. En revanche, au sud, là où les villes sont plus nombreuses et plus vastes, la qualité de l’eau est altérée par la pollution et par les déchets industriels.

Pour mettre en œuvre des solutions concrètes, nous devons travailler avec les populations mais aussi le secteur privé, sous réserve de certaines conditions. L’appui de ces entreprises ne sera bénéfique que si elles agissent de manière éthique et concertée sur les moyens à déployer pour venir en aide aux populations.

Selon vous, la pandémie de Covid-19 servira-t-elle de déclencheur pour repenser les politiques de santé publique ?

Oui, avant la Covid-19, la santé n’était pas une priorité, mais je pense que cela ne pourra plus être le cas. Les jeunes générations garderont en mémoire le fait que sans politique de santé efficace à une échelle mondiale, aucun changement durable n’est envisageable. Au Bangladesh, la crise a engendré un désastre économique qui aggrave encore le problème des inégalités. Ici, comme ailleurs, la crise apparaît comme une sorte d’ultimatum. Les populations ont su développer des stratégies de survie et mettre en place un certain nombre d’actions quotidiennes qui ont permis de maintenir le pays à flot. C’est grâce à la résilience des populations que la crise n’a pas tout emporté sur son passage. Il est essentiel de nous en inspirer si l’on souhaite bâtir un avenir durable.

 

Interview réalisé par Anne-Toscane Viudes

 

[1] Organisation internationale à but social, Friendship a été créée en 2002 au Bangladesh, en lançant le premier navire-hôpital pour les communautés les plus démunies et les plus ignorées du monde vivant sur des îles dans les fleuves Brahmapoutre et Jamuna. Elle développe depuis de nombreuses solutions évolutives, dans une approche holistique, pour ces populations les plus éloignées de l’accès à la santé, à l’éducation et aux autres services publics et particulièrement vulnérables aux impacts du changement climatique. Friendship dispose d’un réseau d’entités dans plusieurs pays en Europe, pour faciliter la coopération internationale et créer une plateforme d’échanges de compétences et d’idées. Elle compte aujourd’hui près de 2400 employés, la plupart d’entre eux issus des communautés locales.

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