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Mirdad Kazanji : « Une solidarité internationale a émergé pour la connaissance du virus. J’espère qu’il en sera de même pour la distribution du vaccin»

Interview de Mirdad Kazanji, directeur de l’Institut Pasteur de la Guyane et membre d’IAGF

 

A l’heure où les autorités sanitaires de plusieurs pays s’apprêtent à autoriser la mise sur le marché de vaccins contre la Covid-19, nous avons de nouveau sollicité Mirdad Kazanji* pour un éclairage utile sur la manière dont ils ont été élaborés et les enjeux de cette phase de lutte contre la pandémie mondiale qui s’ouvre : les campagnes de vaccination.

Revenons tout d’abord sur cette course aux vaccins déclenchée par la pandémie Covid-19. En quoi est-elle inédite ?

Les vaccins nécessitent généralement des années de recherche et de tests avant d’arriver en phase de fabrication industrielle, mais en 2020, les scientifiques se sont lancés dans une course inédite pour produire des vaccins sûrs et efficaces contre la Covid-19 en un temps record.

Tout a débuté en janvier 2020, lorsque le génome du SRAS-CoV-2 a été complètement décrypté. Les premiers projets de mise au point d’un vaccin ont démarré dans la foulée, avec une phase d’essais expérimentaux chez les animaux puis chez les humains, jusqu’à la communication en novembre des premiers résultats des essais cliniques de phase 3 prouvant l’efficacité de certains vaccins. Et, aujourd’hui, des autorités sanitaires de plusieurs pays, dont le Canada et les Etats-Unis, ont déjà donné leur approbation pour lancer les campagnes de vaccination, en recourant pour certains, comme la Grande-Bretagne, à l’autorisation d’utilisation d’urgence avant une approbation officielle. La Chine et la Russie ont approuvé, de leur côté, des vaccins sans attendre les résultats des essais de phase 3, ce qui est jugé par de nombreux experts, comme un processus précipité et risqué.

 

Estimes-tu le vaccin comme seule arme de lutte contre la Covid-19 ?

Aujourd’hui, selon moi, le seul moyen d’éradiquer l’épidémie est le vaccin. On a parlé d’immunité collective mais pour l’atteindre, il faudrait que 60% de la population soit touchée par le virus et cela aurait un coût humain énorme. Même si le taux de mortalité[1] lié à la Covid-19 reste globalement faible (autour de 0,5 à 1%), le risque de mourir varie considérablement en fonction de l’âge, du patrimoine génétique, de l’accès aux soins, du statut socioéconomique et des conditions de santé générale des personnes. Surtout, ce virus a déjà provoqué, à ce jour, plus de 1,5 million de décès au niveau mondial.

On avait aussi au départ beaucoup misé sur le traitement, en pensant que des médicaments existants pour d’autres types de virus pourraient être efficaces. Mais aucun traitement in vivo ne s’est avéré efficace et ciblé contre la Covid-19. Cependant d’autres nouvelles molécules sont actuellement en cours d’évaluation.

Le vaccin est la seule solution immédiate pour diminuer la propagation du virus et la gravité de l’infection. Il faut bien comprendre que les premiers vaccins mis sur le marché ne semblent pas empêcher la transmission du virus, c’est-à-dire que l’immunité induite par la vaccination ne sera pas stérilisante. Les personnes immunisées pourraient continuer à porter et potentiellement transmettre le virus aux autres. En revanche, il apparait que la gravité de la maladie soit moins importante après vaccination. Le respect des gestes barrières devra donc perdurer !

Gardons espoir tout de même car la recherche progresse très vite : au 11 décembre 2020, on compte 57 vaccins en phases 1 et 2 de tests cliniques sur des humains, 15 vaccins sont en phase 3 et 5 vaccins sont actuellement en cours d’utilisation limitée après avoir reçus l’accord des autorités de santé de différents pays. Enfin, 85 vaccins sont actuellement en phase pré-clinique.

Parle-nous de ces premiers vaccins mis sur le marché…

Les deux premiers principaux vaccins sont celui du laboratoire américain Pfizer, associé à la firme allemande BioNTech, déjà approuvé aux USA et au Canada notamment, et celui du laboratoire de Boston, Moderna, en phase 3 et en attente imminente des autorisations américaine et européenne. La France prévoit de démarrer la campagne de vaccination dès le 4 janvier.

Ils ont été établis sur une technologie innovante, l’ARN messager, qui avait été utilisée dans de rares cas de lutte contre le cancer mais jamais jusqu’ici pour un vaccin. Elle repose sur le recours à un code génétique qui va permettre à la cellule de produire des protéines de virus qui elles-mêmes déclencheront une réponse immunitaire. Les chercheurs ont réussi à stabiliser l’ARN en le mettant dans des particules lipidiques qui permettent de l’utiliser comme vaccin (pour en savoir plus sur le fonctionnement des vaccins à ARN messager, lire l’article).

Pour ces deux vaccins, des essais ont été menés sur des volontaires de tous âges durant l’été, permettant de définir leur efficacité. Par exemple, pour le vaccin de Moderna, sur les 30 000 volontaires testés, 185 ont été infectés à la Covid-19 dans le groupe ayant reçu un placebo et 11 pour le groupe bénéficiaire du vaccin. C’est ce qui permet d’établir ce pourcentage d’efficacité à 95%.

Ils présentent néanmoins une difficulté majeure : leur conservation à des températures élevées, -70°C pour le vaccin de Pfizer et -20°C pour celui de Moderna (qui supporte tout de même une température de -4°C pendant plusieurs jours). Cela implique donc une logistique capable de respecter la chaîne du froid et des centres de vaccination, ce qui ne sera pas évident pour tous les pays, a fortiori les plus pauvres, situés dans des régions chaudes. Par ailleurs, ces deux vaccins nécessitent deux injections décalées de 3 semaines entre elles.

Une autre critique porte sur leur efficacité et leur tolérance. Les informations transmises par les laboratoires pharmaceutiques aux autorités de santé pour la demande de mise sur le marché, indiquent que ces vaccins provoqueraient peu d’effets secondaires. Mais les scientifiques du monde entier attendent les publications sur leur efficacité, la durée de protection, la toxicité et la réponse immunitaire provoquée sur l’Homme. Ces publications sont attendues sous peu et permettront de lever les doutes, à la fois pour la communauté scientifique et les populations.

Les effort financiers et matériels consentis ont été colossaux, un temps précieux a été gagné. Pour moi, aucune étape n’a été négligée et je pense qu’il faut faire confiance aux chercheurs et à l’avis des autorités de santé.

Par ailleurs, on peut compter là encore sur de nouveaux essais cliniques et l’arrivée de nouveaux vaccins aussi efficaces que ces deux premiers d’ici juin 2021. L’intérêt est qu’ils recourront à d’autres technologies, type vaccin recombinant (pour en savoir plus sur les différents types de vaccins, lire une précédente interview de Mirdad Kazanji). Par exemple, l’Institut Pasteur travaille sur un vaccin recombinant à partir d’une souche du virus de la rougeole atténué (c’est-à-dire que les chercheurs prennent le virus de la rougeole dans lequel a été insérée, par la technique génétique moléculaire, une portion de virus SRAS-CoV-2). Les essais cliniques sont en phase 3. SANOFI et GSK ont, pour leur part, développé un vaccin à partir de protéines recombinantes qui a les mêmes propriétés que celui de la grippe. Ce vaccin est très prometteur car ces deux laboratoires ont une grande expérience de la vaccination en général.

Comme on le voit, les pistes de vaccin ne manquent pas mais il importe désormais que ces vaccins soient accessibles à tous et gratuits pour garantir l’immunité la plus importante possible. C’est important que l’OMS ou Gavi, l’alliance du vaccin soient impliqués dans leur distribution dans le monde entier.

Je reste confiant. Une solidarité internationale a émergé pour la connaissance du virus et des avancées rapides ont pu être faites. J’espère qu’il en sera de même pour la distribution du vaccin.

La pandémie est-elle derrière nous alors ?

Pour moi, la vigilance reste de mise : déjà parce que l’arrivée de vaccins dans plusieurs pays ne signifie pas l’arrêt de la pandémie. Le virus va continuer de circuler car on ne pourra pas vacciner le monde entier.

Ensuite, il faut pouvoir suivre les mutations de ce virus, inévitables comme pour tout autre virus à ARN. Des versions mutées du virus ont déjà été décrites dont la N439K, qui a commencé à circuler dès cet été en Écosse. Elle a ensuite été découverte à plusieurs reprises en Europe continentale et aux États-Unis de manière indépendante. Ces mutations peuvent avoir un impact sur la transmissibilité ou la virulence du virus. On a toutefois des premières bonnes nouvelles : le SARS-CoV-2 muterait deux fois moins rapidement que les virus grippaux car la protéine Spike fixée à sa surface et qui ouvre la serrure de nos cellules semble assez stable. Une récente étude publiée dans la revue Nature indique, par ailleurs, que sur plus de 12 000 mutations recensées du virus de la Covid-19, aucune ne favorise une plus forte contagiosité. Néanmoins, il est indispensable de détecter et décrire ces mutations car elles exigeront peut-être d’adapter les vaccins, voire de produire des vaccins multi-souches permettant de fournir la protection la plus large possible.

Troisième point de vigilance : le suivi des personnes vaccinées. Nous avons peu de recul sur les effets vaccinaux, seulement 3 à 4 mois. Aujourd’hui, on n’a pas de certitude sur la durée de protection des vaccins – même s’il sera toujours possible de faire des rappels pour renforcer l’immunité – ni sur leur tolérance. Il faudra absolument faire un suivi des premières cohortes vaccinées pour avoir une connaissance complète des potentiels effets secondaires.

Et, pour conclure, n’oublions pas que nous ne sommes pas à l’abri d’un nouveau coronavirus ! Les zoonoses – maladies ou infections transmissibles de l’animal à l’homme – représentent 70 % des maladies infectieuses humaines. Les chauves-souris sont notamment de formidables réservoirs à virus. L’IPBES (la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques) estimait dans un récent rapport qu’1,7 million de virus « non découverts » sont présents dans les mammifères et oiseaux, dont 827 000 pourraient avoir la capacité d’infecter les êtres humains (en savoir plus dans notre article sur les moyens de contrôler et prévenir les risques de pandémie). D’où l’importance de s’attaquer aux causes de l’émergence des phénomènes infectieux plutôt que d’être uniquement en réaction.

*Virologue, Mirdad Kazanji dirige l’Institut Pasteur de la Guyane depuis 2014. Il est membre du Comité Scientifique de la Collectivité Territoriale de la Guyane.

[1] Ce taux correspond au nombre de décès par rapport au nombre de personnes infectées.

  1. Pour en savoir plus sur les vaccins contre le coronavirus, retrouvez la rubrique spéciale du New-York Time
  2. N’oubliez pas le journal de bord d’IAGF : Covid-19-dernières nouvelles du monde vues par IAGF
  • Propos recueillis par Marie-Cécile Grisard, IAGF

 

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