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Quelle est la prochaine étape pour la gestion de l'eau en Australie ?

 

L’avenir de la gestion de l’eau en Australie est de nouveau en question, alors que la population a été durement frappée ces derniers mois par la sécheresse et les feux de brousse. La ressource en eau et le système écologique dans son ensemble ont été impactés, entraînant notamment une forte mortalité des poissons et la baisse de la quantité d’eau disponible dans les réservoirs. Cette crise a aussi fait prendre conscience des inégalités générées par les systèmes actuels de gouvernance de l’eau pour les Peuples Premiers sur le continent australien et au-delà*.

Décryptage de la situation en Australie, pays aux avant-postes du changement climatique avec Katherine Daniell, docteur et professeure à l’Australian National University, membre du Comité national australien de l’ingénierie de l’eau et membre d’IAGF.

L’Australie a connu ces derniers mois des vagues de chaleur extrêmes cumulées à des incendies, avant de fortes précipitations. En quoi cette situation a-t-elle été exceptionnelle et qu’en est-il aujourd’hui ?

Cet été a été très difficile. Les Australiens sont habitués aux sécheresses et aux tempêtes de poussière, mais la situation a été, cette année, assez exceptionnelle avec une sécheresse très sévère et des incendies sur tout le continent qui ont duré de septembre à février, suivis par de forts orages, de la grêle et des inondations. Les bassins versants sont maintenant brûlés, beaucoup de rivières sont très polluées et les populations sont désemparées et tentent de faire face. Les pluies ont emporté toute la cendre et le limon dans les fleuves et rivières. Les poissons ne peuvent pas survivre. La faune a également été gravement touchée.

De nombreuses grandes villes ont aussi été très touchées par la fumée venant des incendies et la poussière. Par exemple, à Canberra où j’habite, au milieu du Bassin de Murray-Darling, la pollution atmosphérique était souvent bien pire que la normale. Certaines fois, la ville était entourée par les feux sur trois côtés. Au réveillon du Nouvel An, Canberra a enregistré le pire taux de qualité d’air au monde – 20 fois au-dessus du seuil de danger.

Des personnes ont perdu la vie, leur maison, leur voiture et leurs moyens d’existence dans ces désastres ; des familles ont dû déménager pour fuir les zones dangereuses. Plus de 50% de la population australienne a été directement affectée d’une certaine manière. La situation est encore dramatique pour beaucoup. Ils n’ont pas eu le temps de surmonter ce traumatisme et maintenant ils doivent faire face à une nouvelle menace avec la pandémie COVID-19.

 

Quels sont, selon vous, les enseignements à tirer pour la gestion de la ressource en eau dans le bassin du Murray-Darling ?

Le bassin du Murray Darling est l’un des plus grands systèmes fluviaux d’Australie**. Il abrite la majeure partie de l’activité agricole nationale, qui a été touchée par la sécheresse ces dernières années. Certaines villes étaient, quant à elles, ces derniers mois, presque en pénurie d’eau, surtout dans le Nord du bassin. La question est maintenant de savoir si les ressources en eau à distribuer et à partager seront suffisantes à l’avenir. Heureusement, les fortes pluies ont apporté cette eau manquante, mais ce n’est qu’un répit. La situation est instable, les niveaux d’eau dans beaucoup de réservoirs restant bas. Les structures de gouvernance du Bassin ont été modifiées à la fin de la dernière grande sécheresse – the Millenium Drought – pour faire face à des conditions climatiques vraiment extrêmes. Il y a eu des morts massives de poissons, en particulier dans la rivière Darling ces deux dernières années.

Il existe de nombreux types de valeurs qui sont pas pris en compte dans le marché de l’eau.

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En conséquence, des réformes sont nécessaires. Le marché de l’eau*** fonctionne bien dans une certaine mesure. Lorsque les agriculteurs n’avaient pas assez d’eau pour leurs cultures, ils vendaient leurs droits d’eau pour améliorer leur finance, ce qui était donc bénéfique à certains égards. Cependant, de nombreux types de valeur ne sont pas pris en compte dans ce système ; les valeurs autochtones de l’eau, les valeurs culturelles, les valeurs des communautés urbaines, ne sont pas explicitement incluses. Avant les inondations, le prix de l’eau était très élevé. Cela signifie que beaucoup de petites entreprises agroalimentaires ne pouvaient pas se permettre d’acheter de l’eau et avaient des allocations insuffisantes pour faire grandir leurs récoltes. Seuls ceux qui ont une capacité financière suffisante s’en sortent. Ainsi, les petites entreprises ont vendu leurs droits pour se maintenir à flot dans l’espoir que les choses s’améliorent. L’environnement a pu obtenir de l’eau car des quotas importants pour l’environnement sont achetés par le Gouvernement; c’était l’une des raisons de ces réformes du marché des droits d’eau. Néanmoins, le montant exact de ce qui est alloué est vague et doit être examiné. L’ensemble du bassin fluvial a été soumis à un fort stress; le fleuve, les écosystèmes qui en dépendent, les professionnels et les communautés ont  manqué d’eau.

L’un des grands défis consiste à comprendre le fonctionnement de ces systèmes hydrologiques dans le bassin, d’autant plus maintenant qu’ils ont été modifiés par une série de technologies et de pratiques humaines. Les peuples indigènes ont adapté leurs technologies et leurs pratiques en matière d’eau durant des milliers d’années, apprenant à se déplacer dans leur pays pour tirer le meilleur parti des périodes de prospérité et de ralentissement.

 

L’autre défi de l’Australie actuelle est qu’il y a encore de gros efforts à faire pour que tout soit conforme aux moyennes. Nous croyons toujours aux hypothèses de stationnarité dans nos statistiques et nous développons des conceptions de l’eau et des systèmes de gestion des risques sur cette base. Ainsi l’une de nos opportunités est d’aller au-delà de ces moyennes et de prendre en compte l’extrême variabilité afin d’adopter des règles différentes et des conceptions de statistiques pour les périodes plus humides et plus sèches, ainsi que les tendances sous-jacentes du changement climatique, notamment l’augmentation de la température et du niveau de la mer. Le Plan actuel pour le Murray-Darling ne permet pas de relever efficacement ces défis supplémentaires. La situation est toujours tendue. Nous devons examiner la conception du marché et déterminer les impacts de nos actions pour qu’il fonctionne mieux pour nous tous.

Cet été, les Australiens ont pris conscience de la valeur d’un air pur. C’est la même chose pour l’eau. Quand on n’en a pas, on se rend compte à quel point elle est précieuse. Il faut donc commencer à parler des valeurs à inclure dans la conception du marché et trouver un meilleur moyen de partager les ressources. La technologie peut nous aider à comprendre ce qui se passe, notamment les technologies de détection. Si vous regardez la pollution de l’air en Australie, non seulement le Gouvernement peut la mesurer, mais aussi beaucoup de particuliers ont acheté ou conçu leurs propres capteurs cet été pour mesurer la qualité de l’air et fournir ces données au public à travers une application pour smartphone. Cela rend les choses plus démocratiques puisque les gens peuvent contrôler par eux-mêmes ce qui se passe dans leur territoire local. De nombreux agriculteurs ont maintenant leurs propres stations météorologiques et nous disposons de nombreuses technologies de détection, y compris l’accès à la télédétection pour l’agriculture de précision et pour comprendre comment l’eau circule et est répartie à travers le bassin. Il faut faire un choix entre protection de la vie privée et accès à l’information ; vient ensuite la question de la responsabilité.

Ce n’est pas la première fois que les gens ont conscience de l’importance de l’eau. La différence est que les australiens, dans tout le pays, ont pris conscience, l’été dernier, au même moment de sa valeur.

Je ne pense pas que c’est la première fois que les gens aient pris conscience de l’importance de l’eau. La différence, c’est que les gens, dans tout le pays, en aient eu conscience en même temps. Les Australiens sont habitués aux sécheresses et aux restrictions d’eau dans de nombreuses grandes villes.  Pendant la sécheresse du millénaire, la plupart des grandes villes du Sud étaient soumises à de sévères restrictions. Lors de la sécheresse cette année, certaines petites villes du Nord du bassin de Murray-Darling ont été soumises à de sévères restrictions, et les habitants ne pouvaient pas faire d’arrosage en plein air, laver leurs voitures ou remplir leurs piscines par exemple.

L’autre changement en 2019-2020 a été que tout le monde a pu constater la durée et l’intensité des incendies – il est inhabituel qu’ils brûlent pendant des mois autour de tant de zones peuplées. Pour vous faire part de mon expérience personnelle, j’ai pris conscience de l’ampleur de la situation lors d’un  déplacement en avion. Des feux faisaient rage près de Canberra – je ne pouvais pas voir le bout de la piste -, de la fumée épaisse a été visible jusqu’à ce que l’avion se pose à Adélaïde, à plus de 1 300 km de là, juste à l’extrémité du bassin. L’ensemble des collines d’Adélaïde semblait être en feu avec des panaches de fumée. Il semblait que tout le pays était en feu. Peu de temps après, je devais me rendre à Kangaroo Island, en Australie méridionale, mais la veille, près de la moitié des 130 km de l’île avait été brûlée. La situation a été très extrême pendant plusieurs jours, mais ensuite, dans la région métropolitaine d’Adélaïde, une partie de l’anxiété s’est dissipée. D’autres régions sont très touchées par les conséquences des incendies. Les habitants des petites villes qui ont été touchées sont convaincus qu’il s’agit d’une crise grave, mais les habitants des grandes villes oublient très vite, une fois que la qualité de l’air s’améliore. Pendant la saison des incendies, une enquête menée dans toute l’Australie a montré que beaucoup de gens pensent que le changement climatique est un problème grave, ce qui est une vraie évolution par rapport à il y a quelques années.

L’adaptation au changement climatique est une nécessité pour votre pays qui est déjà confronté à des pénuries d’eau depuis de nombreuses années. Pensez-vous que la relation que les peuples indigènes d’Australie entretiennent avec la nature pourrait être une source d’inspiration ?

Je pense qu’il y a beaucoup à apprendre des peuples indigènes qui vivent ici depuis des milliers d’années. Ils possèdent des connaissances très approfondies et sophistiquées sur la façon dont les systèmes de l’air, des sols et de l’eau sont tous connectés – ce qu’ils appellent le pays, les paysages -les paysages aquatiques et les paysages de ciel -, aussi bien que les gens et les animaux.

Les connaissances des peuples indigènes du monde entier pourraient nous permettre de vivre plus durablement que par le passé.

Ce que nous pourrions apprendre, c’est une autre façon de comprendre ces liens. En Australie et dans de nombreuses autres régions du monde, nous avons tendance à vouloir bloquer et à contrôler les systèmes. Nous construisons des barrages et des installations de stockage. Les peuples indigènes ont construit de petites structures d’ingénierie et ont été les premiers technologues. Certains de leurs systèmes sont beaucoup plus durables. L’objectif n’est pas nécessairement de bloquer mais de permettre des flux et un stockage continu qui puissent nourrir et maintenir les gens au niveau convenable. Il existe un certain nombre de très bons principes de conception que les populations indigènes pourraient aider à développer lors de prochaines phases de réforme de l’eau.

Je pense que les connaissances des peuples indigènes du monde entier pourraient nous permettre de vivre plus durablement que par le passé. Mais cela nécessitera, pour les réformes à venir, beaucoup d’écoute et de développement de méthodes de travail en commun qui profiteront aux peuples indigènes et qui les aideront à surmonter les injustices auxquelles ils ont été confrontés, plutôt que de perpétuer une mentalité d' »extraction » des connaissances, comme nous l’avons fait pour l’eau et les autres ressources de notre planète. C’est une période très excitante et une opportunité de changement. Cette fois-ci, il convient d’évoquer les nombreuses voix indigènes et l’esprit de collaboration positif comme un élément central du dialogue national sur l’eau, ainsi que des formes de développement plus durables dans ce monde marqué par le changement climatique.

Lire l’éditorial complet dans Australasian Journal of Water Resources 

** Le bassin Murray-Darling couvre une superficie de 1 072 000 km² (14% du territoire) et englobe 70% des terres irriguées et 40% de la production agricole. Il abrite également plus de 2 millions de personnes.

*** Depuis l’adoption d’un plan de bassin en 2012, un marché a été mis en place où les droits d’accès à l’eau peuvent être achetés ou vendus en plus des marchés de répartition de l’eau existants. Ce nouveau marché a été rendu possible par un changement de réglementation qui a dissocié les droits d’accès à l’eau des titres de propriété foncière.

 

Pour plus d’informations : lire le dernier numéro de l’Australasian Journal of Water Resources publié par Taylor and Francis pour l’association Engineers Australia. Il comprend notamment six articles de recherche, rédigés par des praticiens experts et des universitaires, sur le bassin Murray Darling et au-delà.

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